Dans notre précédent article, où nous évoquions le traitement médiatique du vélo populaire et la violence symbolique qu’il subit, nous avons souhaité revenir plus en détail sur l’émission diffusée sur France Inter, du 18 juin 2025 animée par Nicolas Demorand. 

Ce moment de radio, en apparence banal, s’est révélé lourd de sous-entendus idéologiques et révélateur d’un conservatisme insidieux. Voici donc la suite de notre analyse, de cette émission et par l’expérience concrète que nous portons, jour après jour, sur le terrain. Il ne s’agit pas seulement de réagir, mais de comprendre ce qui, derrière les mots et les rires, se joue en profondeur dans notre rapport collectif à la mobilité, au changement, et à la responsabilité.

Nous sommes aujourd’hui dans une phase réflexive, après avoir vu détruire presque tout ce que notre association avait patiemment construit. Nous tentons de comprendre ce qui se joue autour de la perception du vélo, et plus précisément du vélo populaire. Cette perception négative, que nous rencontrons sur le terrain, trouve un écho dans certains discours médiatiques. L’émission de France Inter le débat du 7/10 , que nous avons écoutée avec attention, en est un exemple frappant.

Dès les premières minutes, le ton est donné , le vélo, la mobilité douce, le cyclisme du quotidien sont décrits comme la «  fin de la mobilité douce  », un «  instrument de violence  », une «  source de pagaille  ». Le cycliste, autrefois symbole de tranquillité et de simplicité, est présenté comme un fauteur de désordre. Et ces affirmations sont énoncées avec un naturel désarmant, comme des évidences, sans jamais interroger les causes profondes du prétendu chaos. Le malaise est immédiat. Aucune mise en contexte des déséquilibres structurels entre piétons, cyclistes et automobilistes. Aucune volonté de compréhension. On reste figé dans une situation sociale et urbaine où l’automobile règne sans partage. Le présentateur ironise, ricane, insinue. Il affirme que le vélo est devenu un problème. À 5’25, il cite un article du Monde affirmant que le vélo aurait «  déchu  », devenu un «  instrument d’agressivité, de chacun pour soi et de chaos urbain  ». Puis il raille : «  Le vélo était cool, maintenant il ne l’est plus.  »

Ce ton, cette posture trahissent une dissonance cognitive profonde : on affirme qu’il faut être écologique, mais on rejette tout changement concret. C’est une folie, mais une folie de plus en plus assumée. Cette émission en est l’illustration la plus flagrante. Nicolas Demorand ne se contente pas ici d’un rôle journalistique. Il incarne en fait une posture plus profonde , celle d’un représentant symbolique d’une société consumériste, attachée à son confort, refusant , même symboliquement , tout ralentissement. 

Lorsque Céline Scornavacca propose de redonner une partie de la route aux piétons et aux cyclistes, il se moque : «  Est-ce que ça va se passer de votre vivant ?  » Un peu plus tard, il finit par approuver l’idée d’«  éduquer les enfants dès le plus jeune âge ».
Mais ce n’est pas tant pour leur apprendre à coexister que pour, on le sent bien, leur inculquer le respect de l’ordre établi : celui d’une route dominée par l’automobile.

On dirait qu’il ne perçoit même pas ce qu’il sous-entend :
un civisme civilisé face aux  sauvages  que seraient ceux qui incarnent une autre voie.
Et dans cette logique civilisationnelle, ces «  sauvages  » ne sont jamais écoutés.
Ils ne sont pas pris au sérieux. Ils sont tolérés, au mieux. 

C’est là que se révèle un inconscient collectif profondément marqué par ses habitudes, son confort et les récits dominants. En fait, un monde qui ne veut pas changer, même s’il joue à en donner l’illusion. Il n’y avait pas de débat dans cette émission. 

Le vélo a été crucifié dès les premières secondes. L’historien Mathieu Flonneau, lui, se contente de proposer d’«  ajuster  » , comme si la situation actuelle était équilibrée. Mais de quel ajustement parle-t-on, quand le cycliste risque sa vie chaque jour, tandis que l’automobiliste demeure dans son confort et sa sécurité ? Parler d’«  équilibre  » dans de telles conditions est indécent. Madame Scornavacca parle de «  tensions  ». Mais ce ne sont pas seulement des tensions. C’est une domination persistante, renouvelée, renforcée, structurante , même face à cette augmentation visible du nombre de vélos en circulation.

Comment se fait-il que, dans une émission explicitement consacrée à la mobilité, avec deux invités censés incarner l’expertise ou l’engagement pour une autre vision du déplacement — l’un historien de la mobilité, donc connaissant les ruptures et les évolutions possibles, l’autre co-directrice d’une fédération d’usagers du vélo — le sujet ait été traité avec une telle négativité, une telle crispation, une telle orientation ? Comment est-il possible qu’une émission dédiée à un avenir souhaitable soit à ce point tenue par l’arrière-pensée du conservatisme ? Le cadre du débat, dès les premières minutes, semblait entièrement colonisé par l’ordre existant : celui de la voiture reine, du confort intouchable, du mépris à peine voilé pour toute remise en question réelle. 

Ce n’est pas seulement un ratage. C’est une stratégie symbolique, inconsciente : celle de neutraliser à la racine toute perspective de basculement. Faire mine d’ouvrir un débat, pour mieux refermer la porte.

Si un employé, dans n’importe quelle structure sérieuse, adoptait un comportement aussi caricatural, méprisant et déséquilibré sur un sujet aussi sensible, il recevrait , au minimum , un avertissement, voire serait «  remercié  ». Mais ici, M. Nicolas Demorand agit sans la moindre remise en question. Mais comment est-ce possible ? 

Parce que ce qu’il exprime n’est pas perçu comme une faute, mais comme une opinion «  légitime  », enveloppée dans une apparente neutralité , comme si elle allait de soi. Et c’est bien là que réside le cœur du problème. Ce qui s’est joué dans cette émission n’est pas seulement une erreur professionnelle. C’est, pour nous, une erreur civilisationnelle : une posture qui ne se contente pas de critiquer, mais qui bloque, ridiculise, disqualifie un changement pourtant vital pour nos sociétés. Mais ce type d’erreur, enracinée dans un inconscient collectif bien installé, ne compte même pas comme une faute. Elle n’est ni interrogée, ni pensée comme problématique. Et encore moins sanctionnée.

Le journalisme, dans sa vocation la plus haute, devrait ouvrir des horizons, questionner les évidences, nourrir une conscience collective éclairée. Il devrait être une force d’éveil. Mais ici, il se contente de reproduire les réflexes d’un ordre ancien : un ordre mécanique, consumériste, ancré dans l’inertie et l’évitement.

Un jour peut-être , et ce jour viendra , l’histoire retiendra que cette manière de traiter le vélo, et tout ce qu’il engage en termes de justice sociale, de rapport au vivant, de transformation culturelle, fut une faute. Une faute non pas technique, mais éthique.
Une faute qui aura contribué à retarder ce qu’il fallait pourtant amorcer sans tarder : un changement de cap, un autre imaginaire, un autre mode d’habiter le monde.

Mais en attendant, aujourd’hui, cela passe inaperçu : dissous dans les ricanements, les automatismes médiatiques, et pour certain, une absence presque totale de responsabilité intellectuelle. C’est bien cela, le cœur du problème. Il n’existe pas , ou pas encore ,de véritable processus civilisationnel en faveur du vélo. S’il existe, il reste invisible pour ceux qui agissent concrètement sur le terrain. En revanche, la pensée monolithique du tout-automobile, elle, est bien là , y compris chez certains qui se revendiquent de l’écologie. Le vélo est aujourd’hui sans protection, sans reconnaissance. Et plus grave encore : il est attaqué jusque dans sa symbolique. On le renvoie à la marginalité, à l’agressivité, à la gêne, alors qu’il est sans doute l’un des objets techniques les plus vertueux, les plus simples, les plus porteurs d’avenir. Ce que révèle cette émission, ce n’est pas une société en transition. C’est une société confuse, perdue, prise dans ses contradictions.

L’intervention de l’historien Mathieu Flonneau, loin d’être neutre ou descriptive, exprime en réalité une forme de conservatisme idéologique, habilement masquée derrière une posture d’expert. Il ne s’est pas contenté d’expliquer l’histoire de la mobilité : il a clairement pris position. Il a suffi que l’on évoque, même timidement, l’idée d’une « révolution cyclable » pour qu’il réagisse aussitôt : « Elle doit rester partielle. Le vélo n’a pas vocation à être hégémonique. » Curieux réflexe , car jamais, dans cette émission, il ne remet en cause l’hégémonie automobile. Elle semble aller de soi. Et pourtant, c’est bien cette hégémonie qui a transformé nos villes, notre santé publique, notre climat, nos sociabilités.
Mais imaginer, ne serait-ce qu’un instant, que le vélo puisse devenir dominant ? Voilà ce qui déclenche l’alarme. Voilà ce qui devient un danger. Une dérive à contenir. Alors que les villes suffoquent, que les sociétés se fragmentent, il choisit d’alerter non pas sur ce qui détruit, mais sur ce qui pourrait , peut-être , transformer.
Ce n’est pas une pensée historique.
C’est une crispation.

Les Vélos Marin, le 24/06/2025